In Afrika Focus, Vol. 14, Nr. 1, 1998, pp. 17-36.

Philippe LAVACHERY

Université Libre de Bruxelles

s/c Section Préhistoire

Musée royal de l'Afrique centrale

Leuvensesteenweg 13 B-3080 Tervuren

 SUMMARY

THE SETTLEMENT OF THE GRASSFIELDS: ARCHEOLOGICAL RESEARCH IN THE WEST OF CAMEROON

Until recently the Grassfields (Western Cameroon), cradle of the Bantu languages, were an unknown zone from an archaeological point of view. The excavations of Shum Laka rock shelter offer the first chrono-cultural sequence for the area. After 20 millenniums of microlithic (Late Stone Age) traditions of hunter-gatherers, a new culture with macrolithic tools, pottery and arboriculture (Stone to Metal Age) slowly developed from 6000 BC onwards. Correlation with palaeo-climatic and historical linguistic data suggests that proto-Benue-Congo and, later, proto-Bantu speakers could have been involved in these industries.

KEYWORDS: archeology, Cameroon, grassfields, proto-Bantu

 

Avant propos

De toutes les sciences humaines, l'archéologie est peut-être celle qui donne le plus de profondeur, dans tous les sens du terme, à l'étude de l'humanité. C'est particulièrement vrai en Afrique où, au-delà de ce que les traditions orales peuvent nous apprendre, seule la fouille permet d'approcher le passé. Cet article traite des recherches récentes concernant le peuplement et l'évolution du mode de vie dans les Grassfields pendant l'Holocène1. Je me baserai principalement sur les données des fouilles récentes dans l'abri sous roche de Shum Laka. L'archéologie, étude des productions matérielles préhistoriques, se base sur l'idée selon laquelle les changements technologiques impliquent l'existence de changements culturels. Ceux-ci, toutefois, peuvent aussi bien représenter les étapes du peuplement que celles de l'évolution du mode de vie: faire la part des choses est souvent difficile. Dans cette optique je ferai, pour terminer en tentant de donner une explication à ces phénomènes, quelques rapides corrélations avec les données de la paléoclimatologie et de la linguistique historique.

Les Grassfields, situés à la frontière du Cameroun et du Nigeria (figure 1), sont une zone intéressante pour les archéologues pour plusieurs raisons. Premièrement, ils étaient, jusqu'il y a peu, presque totalement inconnu d'un point de vue archéologique. Ensuite, ils se situent à la charnière entre l'Afrique centrale et occidentale, deux régions généralement étudiées de manière indépendante. Il s'agit donc d'une occasion de comprendre les liens qui peuvent exister entre les deux aires et de voir dans quelle mesure cela peut suggérer de nouvelles hypothèses concernant leur peuplement. Enfin, les linguistes pensent que les Grassfields sont la zone d'origine des langues bantoues2. Ces langues sont actuellement parlées par plus de 200 millions de personnes3: comprendre le peuplement de cette région est donc important d'un point de vue continental.

Les Grassfields sont une région de hauts plateaux très vallonnés, d'origine volcanique. Les sols y sont très fertiles et il s'agit d'une des zones les plus peuplées d'Afrique puisque qu'elle compte de 30 à 80 habitants au kilomètre carré4. Aujourd'hui, on y découvrira un environnement principalement savanicole mais le climat chaud et humide supporterait normalement une forêt dense montagnarde beaucoup plus importante5. Une hypothèse déjà ancienne suggère que la région aurait été déboisée par l'homme suite aux défrichements intensifs liés à l'agriculture et à la métallurgie6.

 Recherches archéologiques dans les Grassfields

Tout ce qu'on savait des Grassfields d'un point de vue archéologique jusqu'à la fin des années '70 provenait de collections de surface réalisées par des amateurs: et de fait, on y trouve très fréquemment des outils bifaces de basalte, parfois échancrés, parfois polis. Dépourvus de contexte stratigraphique, il restait impossible de les dater et d'en inférer l'ancienneté du peuplement de la région. Les premiers sondages archéologiques dans les Grassfields camerounais ont été effectués en 1978 et 1980 par P. de Maret (Université Libre de Bruxelles) et 1982 par R. Asombang (Université de Yaoundé). Ils découvrent plusieurs abris sous roche présentant des stratigraphies exploitables7. L'un d'entre eux, l'abri de Shum Laka (5°51'31" N., 10°4'40" E.) (figure 1), situé près de la ville de Bamenda sur le territoire du village de Bafochu-Mbu, s'avère d'un grand intérêt. A la suite de ces résultats très encourageants, P. de Maret et R. Asombang mettent sur pieds un projet pluridisciplinaire : le Wide Bantu Homeland Project. Son objectif est d'étudier non seulement le peuplement des Grassfields mais aussi les variations de l'environnement afin de pouvoir aborder des thèmes comme l'évolution des stratégies de subsistance. En particulier, il s'agit de comprendre comment s'est opéré le passage de l'économie de chasse et de collecte à l'économie de production de nourriture (agriculture et élevage) durant l'Holocène. En collaboration avec le Musée Royal de l'Afrique Centrale et l'Université de Yaoundé, de nouvelles fouilles dans l'abri de Shum Laka sont organisées en 1991-92 et 1993-948 par l'Université Libre de Bruxelles.

 Les fouilles de Shum Laka

Dans cette optique il est primordial de prélever la totalité de ce que le site peut livrer: la culture matérielle évidemment, mais aussi les ossements, les macro- et micro-restes botaniques. A l'issue de 6 mois de fouilles, le bilan est inespéré : il s'avère que la conservation des données, souvent si problématique en Afrique tropicale, est exceptionnelle à Shum Laka. En effet, non seulement près d'un demi-million d'objets lithiques et plus de 1.200 tessons de poterie ont été mis au jour mais, beaucoup plus rare, 18 squelettes humains ainsi que de très nombreux échantillons de faune et de flore également.

La stratigraphie du site, elle aussi, est exceptionnelle : elle atteint une puissance de plus de 3 mètres. Sous une couche de pierres tombées du plafond de l'abri lors d'un renouveau d'humidité, des sédiments bruns accumulés vers la fin du Pleistocene sont préservés. Au-dessus de cette stone-line, des cendres ocres, puis grises ont été apportées par l'homme pendant l'Holocène9. Enfin, de la base au sommet de la stratigraphie, des traces d'occupations humaines ont été mises au jour. L'âge de celles-ci peut être estimé en datant la mort d'êtres vivants dont on retrouve des restes organiques (ossements, charbon de bois...) par la méthode du radiocarbone (iaC). Les datations '"C remontent à 32.000 ans (30.000 av. J.C.) dans les dépôts pleistocenes mais, ici, je me concentrerai sur les occupations holocènes qui se rapportent à la problématique du peuplement récent de la région. Vingt-trois dates radiocarbones ont été réalisées à ce jour sur charbon de bois, ossements animaux et ossements humains dans les couches de cendres ocres et grises. Il s'en dégage six phases d'occupation .1 0

 La séquence chrono-culturelle

L'outillage de pierre trouvé à la base des cendres ocres (datée vers 8500-7000 av. J.C.) relève de la même tradition que celle du Pleistocene : il s'agit d'une industrie microlithique (de très petites dimensions) en quartz et rares silices cryptocristallines très peu standardisée dite de l'Age de la Pierre Récent. Les restes fauniques, principalement du gibier comme le buffle nain {Syncerus caffer nanus) et l'hylochère (Hylochoerus swinderianus) révèlent que le site servait de halte de chasse. Aucune autre activité de subsistance n'a été décelée dans l'abri à cette époque. Ces animaux sont des espèces de forêt dense11 et le couvert végétal des environs devait donc être important. Mais des restes de graminées (Hypericum sp.) et d'arbustes typiques de savane (Protea madiensis) ont aussi été découverts12, ce qui prouve que l'abri était situé dans une zone écotone.

Aucun squelette de l'Age de la Pierre Récent n'a été exhumé à Shum Laka, toutefois, deux défunts contemporains ont été mis au jour dans la région. L'un vient de l'abri de Mbi Crater (figure 1) tout proche13, et est daté de 7000-6400 av. J.C. Le second vient de l'abri Iwo Eleru (sud-ouest du Nigeria)14, quelques 600 km à l'ouest, et est âgé de 11650-10750 av. J.C. Soulignons dès maintenant que l'individu de Mbi Crater était de taille « pygmoïde » (inférieure à lm40)1 5.

Mais lors de la phase d'occupation suivante, datée entre 6000 et 4500 av. J.C, apparaissent 3 nouvelles technologies: la fabrication d'outils macrolithiques bifaces (grands outils taillés sur les deux faces), le polissage de la pierre et la poterie (figure 2). Cette dernière est décorée d'impressions au peigne ou au bâtonnet, ce qui rappelle la céramique du Sahara, où elle est 2.000 ans plus ancienne et apparaît de concert avec le macrolithisme16. Mais, bien que leur importance ne puisse être surestimée, ces nouveautés restent très rares (quelques pièces seulement sur des dizaines de milliers mises au jour). En effet, la masse de l'industrie est toujours fort semblable à celle de l'Age de la Pierre Récent. Il faut penser qu'on assiste bien là à un changement d'ordre culturel mais que les activités pratiquées sur le site n'ont pas beaucoup changées. Et de fait, la chasse au buffle nain et à l'hylochère est toujours l'activité la mieux représentée dans l'abri. L'environnement révélé par les échantillons de faune et de flore reste lui-aussi identique. Pourtant, l'apparition de fragments carbonisés de fruit de Canarium schweinfurthii (une sorte de safoutier) au sommet des cendres ocres montre qu'une nouvelle habitude commence à se faire une place : l'exploitation d'arbres oléagineux de milieux ouverts (clairières, savane...). Toutefois, l'absence de preuve directe de production de nourriture n'autorise pas, malgré la présence d'outils polis et de poterie, à parler de « néolithique » stricto sensu : cette période de transition a donc provisoirement été baptisée « Age de la Pierre au Métal »1 7.

C'est durant l'Age de la Pierre au Métal I que prend place la première phase funéraire de Shum Laka (figure 3), vers 6000-5500 av. J.C. Trois inhumations (4 squelettes) en fosse ont été fouillées. Les rites funéraires sont très variés puisque les défunts ont été enterrés seuls ou en couple, en connexion anatomique ou non1 8. Trois individus sur 4, néanmoins, sont inhumés en décubitus latéral avec les mains sous la tête. Soulignons la présence d'un fagot d'os longs isolé dans une tombe: il s'agit probablement d'une inhumation secondaire comme il se pratique encore aujourd'hui en zone bantoue. De plus, d'un point de vue anthropomorphique, la taille de l'adulte est maintenant comparable à celle des populations actuelles d'agriculteurs qui peuplent la région (entre autres bantoues) 19.

A la base des cendres grises prend place l'occupation de l'Age de la Pierre au Métal II. Elle est datée vers 2500-2000 av. J.C. mais ont peut penser, d'après la stratigraphie, qu'elle ait débuté dès 4500 av. J.C. La poterie, beaucoup plus fréquente maintenant, est décorée de traçage au peigne ou au bâtonnet et d'impressions pivotantes ou simples au peigne, à la spatule ou au bâtonnet (figure 4). La faune et la flore sont identiques à celles présentes dans les occupations précédentes: le milieu n'a donc pas changé et l'abri servait toujours de halte de chasse à la limite forêt/savane. Mais l'augmentation spectaculaire des restes de Canarium illustre certainement l'intensification de son exploitation.

L'éventail typologique de l'outillage en pierre (la variété des outils) reste très proche de celui de l'occupation précédente mais les proportions entre les types sont maintenant très différentes. Le microlithisme est devenu rare et ce sont les outils bifaces, souvent échancrés pour être emmanchés, parfois polis au tranchant, qui sont devenu les instruments les plus fréquents (figure 5 : 1, 3). Cela suggère manifestement un profond changement dans les activités pratiquées sur le site. Ces outils bifaces ressemblent fort aux haches utilisées par les Bubi de Bioko jusqu'au début du XXème siècle pour défricher leurs champs20. On peut penser que les pièces de l'Age de la Pierre au Métal II de Shum Laka avaient la même fonction. Ainsi, l'augmentation de l'outillage biface illustre peut-être l'importance prise par le défrichage et il n'est pas impossible qu'on puisse y voir les débuts de l'agriculture. Les méthodes de taille évoluent aussi : la production de lames à partir de nucleus de basalte est maintenant pleinement développée (figure 5 : 2, 4). Le débitage laminaire est une technologie très complexe par laquelle la forme des éclats est prédéterminée. Nécessitant un long apprentissage, elle est donc très significative d'un point de vue culturel puisqu'on peut penser qu'elle ne peut être diffusée latéralement très facilement.

Une seconde phase funéraire est datée quelque part entre 1900-1000 av. J.C. Elle comprend 3 fosses dans lesquelles environ 14 individus ont été inhumés. Une fosse commune comprenait 8 enfants donc un avait le bassin transpercé d'une pointe de flèche de pierre. Une autre fosse comprenait deux adultes, une crémation et un nouveau né (figure 6)2 1 . Une dernière tombe comportait deux enfants. Quatre des défunts au moins étaient enterrés en décubitus latéral, tout comme lors de la phase funéraire précédente. La taille des adultes est intermédiaire entre celle des populations modernes d'agriculteurs (bantous et oubanguiens) et celles des Pygmées22.

La phase d'occupation suivante est datée entre 400 av. J.C. et 900 de notre ère. Un bracelet et une bague en fer ont été découverts dans ces niveaux23 et prouvent que la métallurgie était connue à cette époque. C'est l'Age du Fer. Cette innovation est probablement le résultat d'une influence extérieure : on pense aux artisans de la civilisation Nok, au centre du Nigeria, bien connue pour ses statuettes de terre cuite, qui maîtrisaient l'art de la réduction et de la fonte du minerai dès 850 av. J.C.24 Malgré cela, on trouve toujours l'outillage de basalte biface et les lames typiques de l'Age de la Pierre au Métal II dans l'horizon moyen. Il est néanmoins significatif que leur nombre et les standards techniques selon lesquels ils sont produits décroissent manifestement de bas en haut de la stratigraphie. Pourtant, de nouveaux types d'outils en pierre apparaissent encore: une herminette entièrement bouchardée et une pointe de flèche (figure 7 : 6, 7). Il semble donc que l'industrie lithique, sous l'influence de la métallurgie, évolue mais ne disparaisse pas directement. La poterie, elle, se développe et un nouveau type de décor apparaît: il s'agit des impressions à la roulette en bois taillé (figure 7 : 1,5). Une étude continentale de l'apparition et de la diffusion de cette technique25 montre que, dans les Grassfields, ce phénomène est le résultat d'un emprunt aux potières Nok et non de l'immigration de populations nouvelles.

La dernière occupation des cendres grises est datée entre le XVIème et le XIXème siècle. Une rare industrie lithique existe toujours dans ces niveaux mais les standards techniques ont encore diminué. Il n'est pas certain que ces objets ne soient pas plus anciens et aient été déplacés suite à des perturbations du site26. Rappelons tout de même que des analogies ethnographiques, entre autres avec les Bubi de Bioko suggèrent que, dans des circonstances exceptionnelles, on utilisait toujours des haches en pierre au début du XXème siècle27. De nouveaux motifs décoratifs à la roulette en bois taillée (figure 7 : 2, 4) et les impressions à la roulette en fibre tressée (figure 7 : 3) et torsadée apparaissent. Des points communs existent maintenant avec la poterie contemporaine des Grassfields et, si l'on en croit l'interprétation historique des traditions orales des habitants de Bamenda et des environs28, il n'est pas impossible que cet horizon archéologique traduise l'arrivée des Mbu dans la vallée, vers le XVIIème siècle.

Tout au long de l'Age du Fer, les restes fauniques et botaniques mis au jour démontrent que, si l'environnement ne change pas, la stratégie de subsistance des populations évolue. Alors que la chasse en forêt reste une activité courante, l'exploitation du Canarium continue de prendre de l'importance. D'autres végétaux de milieu ouvert sont maintenant consommés : l'ensete (Ensete giletii, parfois improprement appelé « bananier sauvage »), le raphia (Raphia sp.) et le palmier à huile (Elaeis guineensis). On est manifestement très proche du mode de vie des populations actuelles de la région.

 Discussion

Continuité culturelle et changements économiques

Après 20 millénaires de microlithisme, oeuvre de chasseurs-collecteurs, une nouvelle tradition fait sont entrée dans les Grassfields vers 6000 av. J.C. Celle-ci se manifeste par l'apparition du macrolithisme et de la poterie. Loin de faire disparaître les technologies anciennes, les nouveautés de l'Age de la Pierre au Métal viennent se greffer sur celles de l'Age de la Pierre Récent et créent une sorte de symbiose culturelle. Les données paléo-anthropomorphiques sont encore très insuffisantes mais elles répondent d'une certaine manière à celles de la technologie. Alors que le seul squelette connu de l'Age de la Pierre Récent était « pygmoïde », des individus plus grands sont manifestement présents dans les Grassfields au début de l'Age de la Pierre au Métal. Plus tard, des individus de tailles intermédiaires sont attestés. Cette continuité culturelle ne sera pas démentie plus tard, même si le macrolithisme finira par s'imposer. L'outillage en pierre, la poterie et les rites funéraires gardent des points communs bien visibles depuis 6000 av. J.C. jusqu'à l'aube de la colonisation. Et cela malgré l'apparition, il y plus de 2.000 ans, de nouvelles techniques comme les impressions à la roulette et la métallurgie. Ce phénomène suggère manifestement une permanence de peuplement depuis 7 ou 8 millénaires dans les Grassfields.

Tout au long de l'Holocène, l'environnement de l'abri ne changera pas de façon marquée : pendant 10 millénaires, le site sera situé à la frontière de la forêt et de la savane. Le mode de vie des populations, lui par contre, évolue. A l'Age de la Pierre Récent, seule la chasse est attestée et il semble que la forêt est à la base de la stratégie de subsistance des occupants de Shum Laka. Mais l'exploitation du Canarium, arbre de savane, commence dès les débuts de l'Age de la Pierre au Métal (6000 av. J.C.) et ne fera que s'accentuer par la suite. Si rien ne nous permet d'affirmer que l'arbre était cultivé (planté dans l'attente d'une récolte) au départ, tout porte à croire que l'intensification de la collecte de ses fruits illustre la lente et progressive naissance de l'arboriculture. A l'Age du Fer, les ressources savanicoles prennent encore de l'importance puisque le raphia et le palmier à huile sont présents. Sachant que ce phénomène est accompagné par un développement spectaculaire de la fabrication d'outils bifaces en basalte, instruments qui étaient probablement des haches de défrichage, l'hypothèse de déboisements importants pour créer des champs ne peut être exclue. On peut penser qu'on assiste là effectivement au passage du mode de vie de collecteurs à celui d'agriculteurs.

Climat et migrations

Les comparaisons régionales montrent que, alors que les plus anciens outils macrolithiques s'étaient répandus dans tout l'ouest de l'Afrique lors de leur apparition29, la distribution géographique de l'industrie à lames et outils bifaces échancrés de Shum Laka, plus tardive, est très limitée. On la retrouve évidemment dans le reste des Grassfields, comme à Abeke30, Mbi Crater et Fiye Nkwi (figure l)31 . Mais cette même culture n'a été reconnue, en dehors des Grassfields, que dans le bassin de la Cross River au Nigeria voisin, tels à Ezi-Ukwu Ukpa32 et Ugwuagu33 (figure 1). Dans tous les cas, on la date entre 4700 et 400 av. J.C. J'ai déjà signalé les nombreuses trouvailles de surface d'outils semblables à ceux de l'Age de la Pierre au Métal II dans toute la région. Cette industrie est donc exclusive à la zone Cross River/Grassfields.

Il est très intéressant de corréler ces données archéologiques aux modèles paléoclimatique et linguistique. D'un point de vue climatique d'abord, il faut savoir que plusieurs crises climatiques très sévères ont profondément perturbé le continent durant l'Holocène: l'une d'entre elles assèche le Sahara et le Sahel il y a 7.000 ans, une autre commence il y a 5.000 ans et provoque l'aridification de toute l'Afrique, à l'exception de quelques zones refuges34, dont les Grassfields35. La péjoration du climat a été particulièrement sensible dans le nord, beaucoup moins vers la côte du Golfe de Guinée.

Dès lors, on peut penser que ces événements graves ont entraîné des migrations de populations, par exemple vers le sud, où le climat était resté plus clément. Il est très séduisant d'interpréter en ces termes le déplacement d'assortiments de technologies qui n'ont pas de raison fondamentale d'être véhiculées de concert36. Ainsi, l'archéologie suggère que la poterie et le macrolithisme seraient descendus du Sahel vers le Golfe de Guinée il y a précisément 7.000 ans. De même, les industries à haches échancrées et technologie laminaire se sont développées de façon isolée dans la zone Grassfields/Cross River il y a 5.000 ans. Est-ce un simple hasard ou doit-on voir une relation de cause à effet entre les deux phénomènes? Le point de vue de la linguistique, si l'on en croit les données de la glottochronologie37, appuie nettement la seconde hypothèse. Les locuteurs proto-Benue-Congo seraient arrivés il y a 6 ou 7.000 ans au confluent Niger-Benue et le proto-Bantou il y a 5.000 ans dans les Grassfields. Or les reconstructions lexicales du proto-Benue-Congo montrent que, dès cette époque, la poterie était connue et que l'igname était cultivé38. Les locuteurs proto-Bantou, eux, étaient potiers, cultivaient l'igname, pratiquaient l'arboriculture du Canarium et de VElaeis, défrichaient avec des haches et, comme leurs ancêtres, chassaient toujours. Malgré le fait que les tubercules ne laissent que peu de traces archéologiques, une similitude frappante existe indéniablement avec les données retrouvées lors des fouilles de Shum Laka.

 

Ainsi, le parallèle entre les modèles archéologique, paléoclimatique et linguistique, tant d'un point de vue chronologique que géographique, suggère donc que l'apparition de la poterie, du macrolithisme et de l'exploitation du Canarium dans les Grassfields correspond bien à l'arrivée des locuteurs proto-Benue-Congo. De même, le développement isolé des industries à haches échancrées et à lames dans la région ferait écho à la séparation du proto-Bantou des autres langues Benue-Congo. Bien sûr, la corrélation entre technologies et langues ne va pas de soi. Mais dans ce cas-ci, elle bénéficie d'une démonstration sans équivoque puisque, au début du XIXème siècle les Bubi de Bioko (locuteurs Bantou) utilisaient encore une industrie lithique « préhistorique ». Pour conclure, il y a fort à penser que, à Shum Laka, un outillage identique était bien l'oeuvre de locuteurs proto-Bantou.

 


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1 Les 12 millénaires écoulés depuis la fin de la dernière glaciation.

2 Greenberg 1966

3 Maret 1997

4 Stallcup 1980

5 Namur 1990 ; Grainger 1996

6 Warnier 1984

7 Maret 1980 ; Asombang 1988 ; Maret et al. 1987

8 Maret et al. 1993,1995 ; Lavachery et al. 1996

9 Moeyersons 1997

10 Lavachery 1996,1998 ; Lavachery et al. 1996

11 Maret et al. 1987

12 Moeyersons et al. 1997

13 Asombang 1988

14 Shaw et Daniels 1984 1 5Orbaneia/. 1996

16 Roset 1987

17 Maret 1995-96 ; Lavachery 1996 ; Lavachery et al. 1996

18 Maret 1996 ; Orban et al. 1996 "Orbanefa/. 1996

20Tessmann 1923

21 Maret 1996 ; Orban et al. 1996

22Orbaneïa/. 1996

23 Asombang 1988

24 Fagg 1968

25Livingstone Smith et al. 1995

26 Lavachery 1996, 1998

27 Tessmann 1923

28 Warnier 1981

29Shaw 1978-79 ; MacDonald 1997

30 Maret et al. 1987

31 Asombang 1988

32 Hartle 1980

33 Chikwendu 1977

34 Grove 1993 ; Hassan 1996 ; Adams et Faure 1997

35 Moeyersons et al. 1996

36 Shaw 1978-79 ; Maret 1989 ; Mcintosh 1997

37 Williamson 1989 ; Ehret 1982,1997

38Williamson 1993 ; Ehret 1997

 

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