L'enseignement de nos langues est depuis peu au centre de discussion, de réflexions stratégiques, etc. du fait des décisions de les intégrer dans le système d'enseignement après l'ostracisme dont elles ont été victimes durant la période coloniale. L'heureux aboutissement du processus de sélection et d'intégration de nos langues dans le système d'enseignement, dont il faut espérer qu'il ne se limitera pas à des babillages de l'éducation de base, n'aurait que des bénéfices pour notre pays. La langue est en effet un outil qui peut servir des causes multiples. On en a besoin pour exprimer son être le plus intime, pour traduire les nuances de son âme, autant que peuvent en être capables les mots. Sorti de son terroir, la langue est une passerelle qui permet d'atteindre l'Autre. 

A l'échelle d'un pays, la langue devient ainsi un outil d'unité ou d'unification. Cette ouverture peut s'étendre au-delà des limites nationales ou même continentales. La langue, indéniablement, est un outil d'unification, à l'échelle de la communauté ou de la nation quoique, pour le cas de notre continent, le Kirundi parlé au Burundi et le Kinyarwanda utilisé au Rwanda n'aient pas réussi à cimenter l'unité nationale dans ces deux pays. Si ces Etats sont paradoxalement les seuls pays monolingues d'Afrique, plusieurs autres où dominent une ou deux langues sont loin de la situation de babélisme vécue au Cameroun. Certains de ces pays, à l'exemple du Burkina Faso, ont d'ailleurs tenté avec un certain bonheur des efforts de valorisation de leurs langues nationales. En 1978, une des innovations de la réforme de l'éducation dans ce pays fut l'utilisation de trois langues nationales (fufuldé, Juda et mooré) comme langues d'enseignement.

Ces efforts de valorisation des langues africaines ne sont pas pour plaire aux tenants du premier des deux grands courants qui divisent la francophonie. Selon les tenants de ce premier courant, le français doit être la " seule langue des communications institutionnalisées, indépendamment de la situation linguistique de départ ". Cet unilinguisme français, on s'en doute, ne va pas sans un effort de réduction des langues nationales des Etats francophones à un statut d'infériorité. Le deuxième courant - les deux courants ont été identifiés par Corbeil en 1980 - consiste en la recherche d'un équilibre entre les langues en présence dans les pays francophones; l'objectif étant de parvenir à un bilinguisme ou à un multilinguisme fonctionnels.
Avant d'être un moyen de communication, la langue est le plus intime et le plus authentique véhicule culturel de ses locuteurs. C'est ainsi par exemple qu'il a été observé qu'au-delà de certaines exception fort rares, la scolarisation et l'alphabétisation qui se sert des langues étrangères s'accompagne toujours d'un déracinement progressif des scolarisés. Les proverbes, la richesse et la diversité des cosmogonies, les rites, etc.… n'ont de sens que pratiqués dans la langue de la culture qui les a produits. Ainsi, l'inflation des parlers exogènes, en consacrant le recul et même à terme la disparition des idiomes endogènes éloigne les uns et les autres de la richesse de leurs cultures.

En affirmant que l'illettré du XXIe siècle serait monolingue, Frederico Mayor, ancien Directeur Général de l'Unesco soulignait l'importance de la maîtrise de plus d'une langue pour une meilleure intégration au monde moderne dont les frontières se réduisent chaque jour davantage du fait des découvertes scientifiques. L'attachement nombriliste à sa seule langue est un réflexe anachronique et suranné. De nombreux jeunes élèves et étudiants, candidats à l'exil académique, en font l'expérience malheureuse : de vieux clichés ayant fait des langues (la deuxième langue et les langues vivantes) des matières littéraires, ils perdent une année à se mettre à niveau avant d'entamer leurs études proprement dites. Ni les hommes d'affaires ni les simples utilisateurs des biens de consommation modernes n'échappent pas à la nécessité de déchiffrer au moins une deuxième langue. Le problème, parfois mal posé, n'est pas tant de savoir du français, de l'anglais ou de toute autre langue laquelle est la plus prestigieuse, laquelle est la plus parlée dans le monde ; il est encore moins question de vouer nos langues locales aux gémonies ou de s'y réfugier. Devenus citoyens du monde, elles devraient nous servir de carte d'identité. Au cœur du mouvement de la mondialisation, avec ses non-dits dont le moindre n'est pas la négation des identités particulières, il est important, sans pour autant faire l'apologie d'une clôture stérilisante, de revaloriser les langues nationales qui sont la clé qui ouvre à notre riche et diversifié patrimoine culturel. Leur systématisation et leur inscription dans les cursus de formation est l'une des rares chances qui restent de dialoguer avec nous-mêmes et avec le monde.

Par Marcelin VOUNDA ETOA

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